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Tino Fernandez donne corps aux affres d'un pape

Le Monde - France, par Rosita Boisseau, Le 24 Juillet 2014

Triple palme du courage au danseur et chorégraphe Tino Fernandez, à l'affiche du festival Paris Quartier d'été, avec son solo Diario de una crucifixion (« Journal d'une crucifixion »). D'abord, il faut oser se travestir en pape Innocent X. Ensuite, il faut avoir envie de s'enfermer une heure dans une boîte en Plexiglas transparente dont la petite surface fait violence au corps. Enfin, présenter cette pièce audacieuse dans l'immense nef centrale du carreau du Temple a tout d'une gageure.

ILLUMINATION QUI CONCLUT LA TRANSE

Tino Fernandez se sort haut la soutane de ces épreuves de force. Ruisselant de sueur, il émerge complètement nu de son bocal. Son cauchemar a beau avoir pris fin, il semble encore lui coller à la peau. La violence de ce qu'il vient de traverser, tant du point de vue du personnage incarné que de ses conditions de travail, l'auréole d'une beauté sauvage pas loin de l'illumination qui conclut la transe.

En endossant les habits d'Innocent X peint par Diego Velasquez en 1650, puis par Francis Bacon au début des années 1950, Tino Fernandez, Espagnol installé en Colombie et obsédé par la religion, n'a pas eu peur d'avoir peur. Il se glisse dans cette image pieuse, aussi puissante que quasiment intouchable, et effeuille ses sensations jusqu'à lui faire rendre tout ce qu'elle a dans le ventre. 

Et autant dire que les affres du pape revus par Tino Fernandez sont terribles ! Le performeur sort de la toile, devient une tornade d'énergie torturée, se cogne aux parois de sa prison comme enfermé dans sa propre peau, se contorsionne pour faire surgir le cri de la peinture de Bacon avec sincerité et modestie. 

EXPLOIT DU DANSEUR

L'inconfort de ce solo, dans le dispositif qui est le sien au Carreau du Temple – une petite estrade entourée sur trois côtés de 150 fauteuils –, augmente du fait qu'on ne peut jamais être complètement happé par le spectacle, jamais oublier le danseur sous le rôle. Derrière sa vitre, comme sous vide, Tino Fernandez opère sans filtre et ne dissimule rien de son travail d'interprète, de sa fatigue. Le contempler en train de dégouliner à grosses gouttes parasite la vision de la pièce tant son effort claque au visage. Impossible d'observer le solo en se détachant de l'exploit du danseur, ce qu'auraient peut-être permis des conditions de représentation plus classiques. Sertie dans l'obscurité, la cage transparente et son corps nu exaspéré aurait sans doute aiguisé leur impact.

Programmé pour quatre soirs seulement à Paris Quartier d'été, Tino Fernandez, formé comme interprète auprès des chorégraphes Jacques Patarozzi et Catherine Diverrès, a choisi en 1995 de s'installer en Colombie. Sa compagnie baptisée L'Explose indique le taux de dynamite contenu dans ses spectacles. L'extrême violence de son pays d'adoption nervurait Regard de l'autruche ; la tauromachie et la mise à mort excitaient Frenesi. La religion, son pouvoir politique et social, ses icônes, son rapport au corps, trouvent dans Diario de una crucifixion une expression inédite assumée avec détermination par Tino Fernandez.